Michel Brochu

 

Résumé des chroniques du bocage 

 

  Bonjour, je suis « la Défroque », ou Sigismond Ducoin pour ma femme et ma mère.

  Le dimanche, dans la paroisse, j’assume les fonctions de chantre et bedeau. Tout le monde me connaît et c’est en toute légitimité que je peux vous parler de saint-Mathurin-sur-Vèze.

 

 Avec mes amis, de joyeux compagnons, nous fréquentons le café Chez Radégonde, laquelle est toujours une belle femme. Nous, les hommes de son âge, en étions amoureux jadis, mais elle n’a choisi aucun d’entre nous.

  C’est un garçon de saint-Cyr-les-Rois, « le Cyrou », qui a eu sa préférence. C’est une mésalliance, une union contre nature, que nous continuons à faire payer au « Cyrou ». Radégonde était chasse gardée !

 

 D’autres personnages significatifs animent les récits qui composent ce plaisant recueil de nouvelles.

 

Un florilège d’histoires à déguster sans modération.

 

Michu Brochel Juin 2018

Extraits de petites chroniques du Bocage

La vieille garde

Le père Fruchaud, « Aimé » de son prénom, qui n’aime pas les touristes trop curieux, est âgé de 75 ans et pratique le jardinage pour occuper ses journées.

Son complice et ami Clovis Porcher, 76 ans, est lui aussi jardinier. Ils se connaissent depuis leur petite enfance.

Ils sont peu de garçons de leur tranche d’âge et les seuls à habiter encore la commune. D’autres hommes, sensiblement aussi âgés, sont venus vivre à saint Séraphin, mais n’ont pas fréquenté leur école en même temps qu’eux, ils sont donc moins intimes.

Ils se recherchent pour prendre un verre, pour parler. Leur conversation qui commence toujours bien se termine souvent en querelle. Ils se quittent fâchés mais se réconcilient dès le lendemain.

Après avoir passé la fin de l’après-midi à jardiner, ils sont assis sur un banc de la place publique à regarder vivre le bourg, à juger les touristes, à donner des appréciations sur les femmes qui font leurs courses et se livrent à des commentaires, une de leurs occupations favorites :

 

« Je ne sais pas si t’as remarqué, mais la Flavie a pris de la fesse.

– J’avais bien vu qu’elle embellissait.

– C’est une personne ben agréable à regarder.

– À toucher aussi certainement, mais ça, faut même pas y penser.

- Mon vieux Clovis, les filles et les femmes de maintenant sont aussi belles que celles de nos vingt ans.

– Tu dis ça parce que tu perds la mémoire, tout fout le camp, même la beauté des femmes. Moi je sais bien que les nôtres étaient plus belles.

– C’est parce que t’avais vingt ans et l’espoir d’y toucher qu’un demi-siècle après elles te semblent plus belles.

– Aimé, je te connais bien et t’as jamais été un spécialiste en matière de filles, j’crois même que tu ne sauras jamais, tu mourras idiot en ce qui les concerne.

- Clovis, t’as un sacré culot, tu savais même pas y faire, t’osais pas. Il y a cinquante ans, si j’étais pas allé frotter mes moustaches contre celles de Marie, la copine à Gertrude qu’est devenue ta femme, t’aurais même pas osé lui parler, tu serais encore en train de l’attendre et c’est Félix de la Coindrie qui l’aurait troussée. Tu devrais me dire merci.

- Il est fou, j’aimerais mieux être sourd que d’entendre ça.

- Sourd, tu y es déjà, mon pauvre vieux, tu vois pas dans quel état tu es.

- Fruchaud tu m’agaces, j’dirais même que ça fait soixante dix ans que tu m’agaces, mais à c’t’heure tu dépasses les bornes, j’aime mieux m’en aller.

- C’est ça, va te coucher Porcher, ça devrait te remettre les idées en place. Il faut les coucher de bonne heure les vieux réactionnaires.

- J’peux très bien me passer d’une compagnie aussi désagréable que la tienne Fruchaud. T’avises pas désormais de m’adresser la parole, plus jamais tu m’entends, parce que je te répondrai mal, foutu bolchevick ! »

Et ce soir là, encore, ils se séparent fâchés.

 

Mais dès le lendemain, après la sortie des ouvriers et ouvrières de l’usine et avant l’heure de la soupe :

 

« Aimé, je t’attendais, viens-tu « chez Thérèse » ?

– Allons-y, mais pas plus de deux verres, ma femme a fait une grosse lessive, il faut que je l’aide à plier les draps. »

 

Ces deux anciens sont des personnages remarquables à Saint-Séraphin-du-Bocage. D’abord parce qu’ils participent activement à la vie de la commune. Au café, « chez Thérèse », ils sont de toutes les discutions, ne s’en laissent pas compter et savent se faire respecter. Naturellement ils ont une présence que leur caractère, leur âge et l’évolution de leur physique, ont contribué à acquérir.

Certains visages sont prédisposés à une transformation magistrale qui se produit en vieillissant, ceci est principalement vrai pour les hommes. Les habitudes alimentaires influent sur le faciès, en modifient les reliefs et la coloration. Notamment le nez prend du volume, avec une altération sensible du grain de l’épiderme qui finit par ressembler à une peau d’orange, la couleur de l’excroissance évolue vers une teinte rougeâtre, plus ou moins accentuée. L’espace entre le nez et les lèvres semble augmenter parce que les lèvres s’amincissent. Les joues prennent du volume et s’affaissent, deviennent bajoues. Les rides du front se transforment en sillons. La peau du cou se détend, fait des plis, comme si le contenu avait diminué en volume. Des poches se forment sous les yeux, le crâne perd ses cheveux, à commencer par le front, lequel augmente en surface tel celui d’un penseur, d’un sage. Les têtes deviennent des trognes et les nez des tarins, leurs possesseurs gagnent en personnalité.

L’âge, associé aux changements physiques, apporte du charisme qui impose le respect. Ainsi ont évolué ces deux anciens.

On ne dit plus alors Porcher ou Fruchaud, mais le père Porcher, le père Fruchaud. Les personnages ont atteint leur sommet, ont gagné leur bâton de maréchal. Tant que les interlocuteurs emploient le « tu » pour communiquer, ces vétérans font partie, à une place d’honneur, de la société active. Quand le « tu » se transforme en « vous » parce que les respectables avancent dans le temps et que l’écart d’âge augmente avec ceux qui parlent, alors ces vénérables se sentent exclus du clan, ne font plus partie de la coterie, d’actifs deviennent passifs. Insensiblement, à cause du « vous », ils sont poussés en gériatrie.

Par bonheur, Aimé et Clovis n’en sont pas encore là.

 

Michu Brochel Avril 2017