Adhérente d'

écrituriales - Association des Auteurs Éditeurs Réunis,

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Lors d'un voyage en Turquie

 

Catherine Lefebvre née à Paris vit actuellement en région parisienne. Elle est mariée et maman de deux fils.

C'est une personne très tournée vers les autres, sa famille, ses amis, ceux qui l'entourent, les personnes qu'elle rencontre. Ses centres d'intérêt "s'éparpillent", dit-elle, vers les domaines des Sciences Naturelles et Humaines, les Arts, les Migrants, les Voyages.

Après avoir "voyagé en travaillant et travaillé en voyageant", une fois posée, elle s'est occupée de ses enfants, puis a repris des activités dans une Association d'Alphabétisation et FLE. Elle donne aujourd'hui bénévolement de son temps aux jeunes pour "l'aide aux devoirs" et "passage d'examens". Elle s'intéresse également au monde de la musique. Côté loisirs, ses préférences vont vers la lecture et l'écriture, la musique, et … la marche dès qu'elle ressent des fourmis dans les pieds, en forêt avec sa chienne, ou dans Paris malgré la pollution !

Avec quelques amis, il y a une dizaine d'années elle a fondé une association A.M.I. (Association Mundi Interculturelle) qui fonctionne sur trois volets : Culturel, Amical, Social, c'est le CAS de le dire…

Le concept d' écrituriales lui a plu. Elle a en cours un projet d'écriture, bien qu'elle ne se sente pas encore prête à s'auto-éditer. Pour le moment, elle a envie de contribuer à la réussite de l'Association, en apportant ses compétences au comité de lecture, à la l'interview d'auteurs-adhérents, et souhaite participer aux actions de promotion et de diffusion des ouvrages des membres de l'Association.

écrituriales est heureuse de l'accueillir en son sein et la remercie d'avance de l'implication qui va être la sienne et du dynamisme qu'elle compte lui apporter.

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reine_marie-claire@orange.fr

L'Écriture Enluminures

L'écriture : une vie de pleins et déliés


"Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux"

 

Je me souviens de cette petite fille... Épelant les mots dans tous les livres d'images qui lui tombaient sous les yeux, ses premiers livres écrits racontaient l'histoire des saints. Grand-mère, dès que l'occasion se présentait, lui offrait toujours ce genre de livre. La petite fille les avait tous lus. Elle en avait même relu chaque phrase dès sa première communion. Le soir venu, après ses leçons, et de sa plus belle écriture, elle en recopiait avec application tous les mots étonnants auxquels elle ne comprenait rien. Ensuite, elle les agrémentait d'arabesques, de ces lettres virevoltantes qui enjolivaient alors chaque début d'un chapitre, et qui lui plaisaient tant. Elle rêvait alors qu'elle était Bernadette Soubirou dans la grotte de Lourdes, Saint Benoît-Joseph pieds nus sur les routes, ou Saint Martin déchirant son manteau en deux pour le partager avec un pauvre. Tout en s'appliquant avec une égale obstination, la petite fille dessinait aussi des oiseaux, des arbres et des feuilles, et des danseuses en pagne africain ou en tutu. Tracer, dessiner, peindre, écrire, graver, dans l'espace ou sur une feuille, pour elle, c'était bien la même magie. Seuls l'outil ou le support changeaient.

 

Curieusement, au fur et à mesure qu'elle grandissait, tout ce que la fillette écrivait, dessinait ou peignait ressemblait de moins en moins au modèle imposé inscrit sur le tableau noir ou trônant sur le bureau de la maîtresse. Certaines maîtresses n'appréciaient pas du tout cet écart. À l'époque, jusqu'en CM2, il fallait recopier ou écrire correctement et exactement, au porte-plume trempé dans l'encrier, avec tous les pleins et les déliés. Sans tache et sans bavure. Et quand il était demandé de représenter la feuille d'automne ramassée en forêt, il fallait en respecter la forme et toutes les caractéristiques. Et tout cela, sans faire de trou dans la feuille. "Mais enfin, cela ne va pas du tout, tu n'as même pas tracé les contours de ta feuille de châtaignier". La fillette n'aimait pas les tracés au gros trait de crayon HB. Ensuite, une fois la forme remplie de toutes les nuances de couleur, elle en gommait les contours. La peinture n'étant pas tout à fait sèche, cela bavait de partout, et elle trouvait cela joli et plus poétique. Aussi s'arrangeait-elle toujours pour ramasser une feuille de châtaignier recroquevillée et toute trouée.

 

Bien qu'elle soit excellente en français, l'écolière fut souvent notée "hors sujet" en rédaction de sujet imposé. Elle commençait une phrase, et puis elle prenait des sentiers buissonniers, elle s'égarait... Un soir, alors qu'elle terminait une rédaction dans son lit - toujours au dernier moment, comme d'habitude, il fallait qu'elle soit au pied du mur pour rédiger - elle se mit à pleurer, elle n'aurait jamais fini sa rédaction... Son père sortit alors un livre de Jean Giono "Colline" et lui expliqua combien des phrases plus courtes permettaient d'être plus clair tout en rentrant dans le vif du sujet. Même en divergeant.

 

C'est à ce moment précis qu'elle se mit à écrire. De très longues lettres. À ses amis, à ses amoureux, à ses parents, et plus tard, à ses enfants... Elle s'en donnait à coeur joie. Elle écrivait en coquille d'escargot, en vaguelettes, en escalier colimaçon, en toboggan. Elle ajoutait des couleurs aux lettres majuscules. À ce sujet, elle commença à rajouter beaucoup de lettres majuscules, à cause de l'allemand qu'elle avait choisi en première langue. Cette idée magnifique que le moindre nom commun puisse comporter une majuscule l'enchantait au-delà de tout. Elle avait ainsi l'impression de rallonger et de signifier chaque mot d'une phrase.

La fillette aimait aussi déborder sur les marges.

Et surtout écrire sur du papier tout blanc, sans les lignes. Quand elle était heureuse, ses phrases gondolaient en s'envolant vers le haut. Si la tristesse envahissait son âme, ses lignes piquaient du nez en bas de page.

Au bord de la mer, un jour de vacances avec une amie, elle s'en souvient comme si c'était hier. C'était le jour de ses 18 ans, en plein mois d'août. Sur le sable, elles avaient tracé en lettres capitales: "I DO NOT WORK, I LIVE".

 

Bien plus tard, en repensant à ces livres d'images offerts, elle finit par comprendre l'écriture de la vie de grand-mère. Il était compréhensible que grand-mère lui eût offert ce genre de livres religieux. Sa maman étant morte quand elle avait 6 ans, grand-mère avait été élevée par son père, qui l'avait ensuite placée d'office dans une espèce de "couvent des oiseaux" religieux pour parfaire son éducation. Grand-mère en avait gardé une très bonne orthographe. Et quelques stigmates... Elle détestait écrire ; gauchère, on l'avait forcée à écrire de la main droite. Mais elle n'en perdit jamais sa très forte personnalité, tout comme ses traits de caractère bien trempé !

Et grand-mère adorait les saints.


Vers la fin de sa vie, grand-mère avoua à sa petite fille avoir fait les pires bêtises. - "Ciel ! était-ce possible ?" s'était-elle demandé en scrutant le visage lisse et impassible de grand-mère, qui avait alors ajouté d'un air très sérieux que, vraiment, elle n'en avait toujours fait qu'à sa tête !

La jeune fille s'imaginait bien grand-mère quand elle était gamine, faisant exprès de gros pâtés sur ses cahiers. C'était tout à fait son style. Et cela l'avait fait éclater de rire.

Ce que la toute jeune maman, qu'elle devint un jour, finit par croire de plus en plus volontiers. À tout bien considérer, grand-mère semblait avoir exercé un fort ascendant sur tout son petit monde. Comme ça, "rime" de rien, sans en avoir ni l'air ni la chanson du tout, et sans la moindre ligne...


Aujourd'hui, femme à son tour, elle comprend beaucoup mieux toute la syntaxe non rédigée de la vie de grand-mère.

Grand-mère disposait de ce charme fou et léger qui entraîne tout dans l'instant sur son passage : le mal et le bien, les petites joies et les grands drames, la lâcheté et le courage, les caprices et les lâcher-prises.

Le mal pour mettre en relief le bien du mieux qu'elle pouvait, avec ses goûts immodérés et utopiques de luxe et d'élévation pour tous sans exception.

Les petites joies de sa vie quotidienne pour souligner les grands drames qui se jouaient alors dans l'histoire mondiale.

La lâcheté pour accentuer son courage de mère dans la survie, avec trois jeunes et bouillants garçons qu'elle trouvait absolument bagarreurs et insupportables à l'époque.

Des caprices tenaces pour enluminer la femme qui, disait-elle, finissait toujours par lâcher prise, si bien entourée par quatre hommes.

 

Tel un oiseau sur sa branche, elle s'était toujours accommodée de tout et de son contraire, du pire comme du meilleur, en minuscules et en majuscules, sur tout ce qui pouvait lui arriver dans la vie.

- "ah ! la période de la guerre et notre exode en train... ce fut la plus belle page de ma vie ! " . Grand-mère avait beaucoup d'humour.

- "Et la machine à laver... le linge, puis, la vaisselle ! la plus belle invention depuis l'écriture ! " . Ce qui ne l'empêchait pas de tout faire rincer avant, dans l'évier, par... son mari.

 

Pour distribuer le goûter à ses petits-enfants, elle les mettaient en ligne, et ils avaient droit à une barre de chocolat supplémentaire, à condition qu'ils aient répondu juste à une devinette ou à l'orthographe exacte d'un mot.


Grand-mère préférait l'oral à l'écrit.

Grand-mère aimait par-dessus tout raconter des histoires...

 

Elle avait aimé lire Montherlant et Teilhard de Chardin, écoutait du Xénakis, et fréquentait assidûment les salles de cinéma. Elle s'était occupée de ses enfants et petits-enfants comme elle l'entendait et comme elle l'ordonnait, et elle resta avec l'homme qui était tombé amoureux d'elle, sur le tard, et qui l'avait acceptée telle qu'elle était, mère divorcée avec un enfant de 2 ans dans les bras, depuis qu'il l'avait rencontrée à un bal du 14 juillet, et jusqu'à la fin de leur longue vie commune.

Elle n'écrivit jamais rien, au sens figuré du terme. À part quelques banalités sur des cartes postales qu'elle s'empressait de rédiger à peine arrivée à destination, dès qu'un déplacement ou un voyage la projetait dans un monde qu'elle ne connaissait pas. Elle se faisait alors une joie et une fierté de le partager avec ceux qui n'étaient encore jamais partis ailleurs. Elle se régalait aussi d'écrire en bon français vieillot et de sa plus belle écriture, et toujours oblitérés de jolis timbres, les cartes d'anniversaire, cartes de voeux, et les cartons d'invitations... Elle n'en manquait aucune !

 

Grand-mère appréciait tous les codes de bonnes manières...

 

Elle lui avait appris comment faire la révérence :

"imagine donc un "enchantée de faire votre connaissance" écrit dans l'espace de ta plus belle plume, expliquait-elle impatiente, devant sa petite fille qui ne pensait alors qu'à s'échapper pour courir et grimper aux arbres, et vite rejoindre ses deux frères qui, eux les bienheureux, échappaient à la révérence...

 

Et pour mettre la table, c'était tout un cérémonial. Le couteau s'inscrivait à droite, et la fourchette à gauche. Même pour les gauchers, et la dyslexie, formellement interdite. Sans oublier tous ces rajouts inutiles de couverts et de décorations, dont la fillette se demandait bien à quoi ils pouvaient servir : telles des enluminures, sans doute, s'était-elle donnée comme explication.

 

Ainsi, grand-mère n'avait jamais ressenti le besoin, la nécessité ou l'urgence d'écrire. Investissant à sa manière les lieux, les objets, les idées et les êtres au fur et à mesure qu'ils se calquaient à sa propre vie dans le présent, elle s'en arrangeait et s'y adaptait. Grand-mère était "intelligente", au sens propre du terme...

 

La vie de grand-mère, pourtant, ne fut point si drôle que cela. bien qu'elle ait eu connaissance de quelques écrits officiels qui lui prouvaient une naissance "bien née" remontant à de lointains ancêtres laboureurs qui s'étaient distingués lors des guerres napoléoniennes - ce dont elle aima tant se vanter par la suite ! - la révolution était passée par là depuis longtemps. Et même si un de ses ancêtres avait côtoyé de très près la reine Marie-Antoinette, sa réalité se posait ainsi : son père avait été simple tailleur, sa mère blanchisseuse apprentie couturière, mais... le nom d'un de ses ancêtres était gravé sur l'Arc de Triomphe.

 

Grand-mère respectait beaucoup les écrits officiels...

 

En fait, grand-mère écrivit simplement toute sa vie dans son ventre... le ventre de Paris 1er arrondissement. C'est là qu'elle avait donné naissance à ses trois grands fils (on peut dire "grands", parce qu'ils la dépasseront très vite de trois têtes, vu que grand-mère ne mesurait que 1,54m). Et bien qu'elle détestât la couture et le tricot, elle avait bien été obligée de s'y mettre, disait-elle, pour habiller ses garçons, plus un mari ! mais seulement pendant la guerre... Elle ajoutait même qu'elle pouvait lire, écouter la radio et tricoter en même temps. Et que oui, finalement, elle préférait bien le tricot à la couture, mais par-dessus tout la lecture à la radio.

- "Alors... écrire, ma petite fille, mais c'était impensable et impossible ! jamais le temps, trop de choses à faire, ou autre chose de plus important à vivre."

Eh oui ! grand-mère n'écrivait pas. Les écrits restent.

Ses paroles à elle s'envolaient, autoritaires ou joyeuses, didactiques ou poétiques, en consonnes ou en voyelles, selon son humeur et les circonstances de la vie. Et grand-mère s'en alla comme elle était venue, avec tous les mots et les mystères qu'elle avait voulu maintenir secrets. Les maux de sa vie lui avaient bien suffi. Sur les lignes appliquées de sa longévité, elle avait simplement désiré assister à l'écriture de tous les possibles de l'existence, auxquels elle croyait dur comme fer quand elle déclarait, péremptoire :

- "Toi, tu le verras... ma petite fille, c'est écrit... tu verras qu'un jour les progrès vont tout changer, que le monde sera parfait et que tous les hommes seront libres et heureux".

 

Et voilà qu'aujourd'hui, j'écris sur ma grand-mère qui n'écrivait pas du tout...

 

La vie n'est-elle pas, à elle toute seule, écriture à l'état pur ? Elle a également cet avantage d'être pleine de coquilles et d'artéfacts qui viennent combler ou vider nos pleins et nos déliés les plus encrés.

 

Catherine Lefebvre

l'écriture pleins & déliés